La rencontre entre la musique classique et le flamenco est une histoire fascinante de fascination mutuelle. Si le flamenco est à l'origine un art populaire et oral né en Andalousie, il a profondément transformé la musique savante espagnole (et européenne) à la fin du XIXe et au début du XXe siècle.
Au tournant du XXe siècle, de grands compositeurs classiques espagnols, souvent formés à Paris, ont cherché à créer une "musique nationale". Ils ont trouvé dans le flamenco (ses rythmes asymétriques, ses modes musicaux orientaux et sa mélancolie) une source d'inspiration inépuisable.
Manuel de Falla : C'est sans doute celui qui est allé le plus loin. Proche de la culture flamenca (il a coorganisé le célèbre Concurso de Cante Jondo en 1922 avec le poète Federico García Lorca), son ballet El amor brujo (L'Amour sorcier) est imprégné de l'esprit flamenco. La célèbre "Danse rituelle du feu" en reprend toute l'énergie et le rythme.
Isaac Albéniz : Dans sa suite pour piano Ibéria, il recrée l'atmosphère des différents styles (palos) du flamenco, comme la bulería ou la seguidilla, mais transposée sur un clavier classique.
Joaquín Turina : Ses Danses fantastiques ou la Procession du Rocío mêlent une orchestration impressionniste très raffinée aux tournures mélodiques andalouses.
Le flamenco a aussi traversé les Pyrénées pour séduire les compositeurs français, fascinés par l'exotisme espagnol :
Georges Bizet : Sa Carmen est l'exemple le plus célèbre, même si Bizet n'avait jamais mis les pieds en Andalousie. La "Habanera" ou la "Seguidille" sont des réinterprétations françaises des rythmes espagnols.
Maurice Ravel : D'origine basque par sa mère, il a écrit le Boléro (qui s'inspire d'une danse espagnole, bien que plus classique que flamenca) et Alborada del gracioso, qui imite les pincements et les grattements de la guitare flamenca (rasgueado) à travers le piano.
La guitare est l'instrument roi des deux genres, mais avec des techniques très différentes. Le monde classique a parfois tenté d'intégrer l'instrument flamenco par excellence.
Joaquín Rodrigo : Son célèbre Concerto d'Aranjuez est une œuvre classique, mais le mouvement central (l'Adagio) capture la profonde nostalgie du cante jondo (le chant profond du flamenco). De nombreux guitaristes de flamenco, comme Paco de Lucía, ont d'ailleurs fini par jouer et enregistrer ce concerto, apportant leur propre dynamicité et leur sens du rythme (compás).
Aujourd'hui, la frontière est devenue poreuse. Des musiciens issus des deux univers collaborent régulièrement :
Paco de Lucía a ouvert la voie en collaborant avec des orchestres classiques.
Des cantaores (chanteurs) et bailaores (danseurs) de flamenco modernes se produisent aujourd'hui accompagnés par des orchestres symphoniques, créant un dialogue puissant entre la rigueur de la partition classique et la liberté de l'improvisation flamenca.
C'est le chef-d'œuvre absolu de cette fusion. Écrit à l'origine pour une célèbre danseuse de flamenco (bailaora), Pastora Imperio, ce ballet raconte une histoire de gitanerie, de fantômes et de sorcellerie en Andalousie.
Cette suite pour piano est l'un des sommets de la musique espagnole. Albéniz y déploie une virtuosité technique immense pour faire sonner son piano... comme une guitare flamenca ou un orchestre entier.
Bien que Rodrigo soit un compositeur purement classique, le deuxième mouvement (l'Adagio) de ce concerto pour guitare et orchestre est hanté par la solitude et la plainte du cante jondo.
Initialement écrite pour un quatuor de luths, puis transposée pour quatuor à cordes ou orchestre de chambre, cette pièce courte décrit l'état d'esprit d'un torero qui prie dans la chapelle des arènes avant le combat, tandis que la foule gronde à l'extérieur.
Par quoi commencer ? Lancez la Danse rituelle du feu de Falla pour l'énergie brute, puis enchaînez avec l'Adagio du concerto de Rodrigo par Paco de Lucía pour l'émotion pure.
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