Michel Legrand

Pour s'improviser (sans mauvais jeu de mots) dans le style de Michel Legrand, il faut comprendre qu'on ne cherche pas juste une grille de jazz classique, mais une fusion unique entre le jazz américain, la grande tradition classique française (Fauré, Debussy, Ravel) et un sens dramatique hérité de la musique de film. Legrand a étudié avec Nadia Boulanger : cela s'entend dans chaque note.

  1. Les Recueils de Partitions et "Songbooks" Clés
  2. Les Concepts Techniques à Bosser (La "Manière" Legrand)
  3. Ressources Écrites et Documentations
  4. La Valse des Lilas
  5. Basse chromatique ou Rupture
  6. Les Jumelles
  7. Les Moulins de mon Coeur
  8. Ne me quittes pas ... by Legrand

1. Les Recueils de Partitions et "Songbooks" Clés

Pour jouer comme lui, le mieux est de partir de ses propres arrangements ou de transcriptions fidèles. Évitez les "Real Books" basiques qui ne donnent que la mélodie et les accords de base, car tout le génie de Legrand réside dans le mouvement des voix intérieures.

  • "Michel Legrand - Les Parapluies de Cherbourg & Les Demoiselles de Rochefort" (Éditions Productions Michel Legrand / Volonté) : Cherchez les recueils édités spécifiquement en France (souvent distribués par Paul Beuscher ou la M.I.C.). Ils contiennent les arrangements originaux pour piano solo, souvent très denses.

  • "Michel Legrand Songbook" (Hal Leonard) : Une excellente alternative internationale. Bien que certains morceaux soient simplifiés, les harmonies respectent la couleur "Legrand" (accords de 11ème, 13ème, et les fameuses basses hybrides).

  • Le conducteur d'orchestre de "Peau d'Âne" ou "Yentl" : Si vous lisez les partitions d'orchestre (parfois trouvables en bibliothèques musicales comme celle de la Philharmonie de Paris), vous comprendrez sa gestion des contrechants, qu'il transposait directement au piano dans son jeu solo.

2. Les Concepts Techniques à Bosser (La "Manière" Legrand)

Si vous voulez appliquer son style à n'importe quel morceau, voici les piliers de son jeu de piano :

L'Harmonie Impressionniste et Classique

Legrand ne joue pas du jazz "bebop" pur au piano. Il utilise des couleurs très riches issues du classique du début du XXe siècle.

  • Les accords de 9ème et 11ème majeure : Très utilisés pour donner ce côté suspendu, presque magique (pensez à l'intro de La Chanson de Maxence).

  • Les voicings ouverts (Drop 2 / Drop 4) : Il n'entasse pas les notes au milieu du piano. Il espace ses accords pour laisser respirer la mélodie, souvent en doublant la basse à l'octave de manière très profonde.

🎹 Voicing typique “Legrand” pour C11

C – E – Bb – D – F – A

Mais surtout réparti comme ceci, très “Legrand” :

Main gauche : C – Bb – E (Fondamentale, 7e, 3e : déjà une couleur douce et ouverte)

Main droite : A – D – F (13e, 9e, 11e : le trio aérien qui donne la signature Legrand)

🎶 Résultat

Un Cmaj7(9/11/13) légèrement “mixé” avec une 7e mineure (Bb) pour obtenir ce flou harmonique typique des orchestrations de Legrand : ni trop jazz, ni trop classique, mais cinématographique, suspendu, lumineux.

🎼 Variante encore plus Legrand

Ajouter une G discrète au milieu (souvent dans les cordes ou les bois) :

C – E – G – Bb – D – F – A

Mais sans la jouer comme un bloc : on garde la G en voix interne, presque cachée.

 

Le Sens Lyrique et le "Rubato"

  • L'indépendance de la mélodie : Chez Legrand, le piano chante comme une voix d'opéra ou une section de cordes. La mélodie doit être jouée legato et souvent légèrement en avance ou en retard sur la basse (le rubato), donnant une impression de liberté totale.
  • Les cascades de notes (Arpèges) : Contrairement au jazz classique qui privilégie les lignes de notes single-tone (façon Bud Powell), Legrand utilise énormément de grands arpèges montants et descendants, très romantiques, qui balaient tout le clavier pour simuler les harpes et les cordes de ses orchestres.

La Polyphonie et les Contrechants

  • Pendant que votre main droite joue la mélodie, vos doigts du milieu (ou la main gauche) doivent créer une deuxième ligne mélodique qui répond à la première. C'est l'héritage direct de son travail de contrepoint avec Nadia Boulanger.

3. Ressources Écrites et Documentations

Pour approfondir la théorie derrière ses compositions sans passer par l'écran :

  • Son autobiographie : "Rien n'est grave dans les aigus" (Michel Legrand / Stéphane Lerouge). Ce n'est pas un manuel de solfège, mais il y explique longuement sa vision de la musique, son rapport au piano, et comment il concevait l'harmonie entre le jazz et le classique. Essentiel pour comprendre la "philosophie" de son jeu.

  • Les analyses musicales dans les revues spécialisées : Des magazines comme Piano Magazine ou Classica ont parfois publié des dossiers "Pédagogie" avec des analyses de style (notamment sur La Chanson de Maxence ou What Are You Doing the Rest of Your Life?). On peut souvent commander ces anciens numéros ou les trouver en médiathèque.

  • Les partitions de Gabriel Fauré et Claude Debussy : Ce conseil peut surprendre, mais pour jouer comme Legrand, étudiez les Nocturnes de Fauré ou les Préludes de Debussy. Vous y trouverez exactement les mêmes mouvements de basses et les mêmes résolutions d'accords que Legrand a intégrés dans ses plus grands thèmes de films.

4. La Valse des Lilas

La Valse des Lilas est le pont parfait entre le raffinement de la mélodie française (on pense à l'univers d'un Reynaldo Hahn ou d'un Francis Poulenc) et la science des accords de jazz.

Voici une analyse concrète et des pistes solides pour aborder cette valse dans l'esprit de Legrand, sans aucun artifice..a

4.a . La Partition de Référence (Le "Texte")

Oubliez les grilles de jazz simplifiées en quatre accords. Pour ce morceau, il faut chercher la partition originale éditée chez Productions Michel Legrand (ou dans les vieux recueils d'incontournables de la chanson française).

Si vous lisez les grilles de jazz standard (les Lead Sheets), cherchez la version révisée par des pianistes de jazz pointus (comme Bill Evans, qui adorait ce morceau et l'a enregistré). Bill Evans harmoniciste et Michel Legrand compositeur parlaient exactement la même langue.

4.2. L'Architecture Harmonique : Les Clés du Style

Pour la jouer "à la Legrand", vous devez mettre en valeur deux grands principes structurels de ce morceau :

A. La Basse Chromatique Descendante (Le Cœur du Morceau)

Le début de la valse repose sur une cellule harmonique que Legrand affectionne particulièrement : une ligne de basse qui descend pas à pas (demi-ton par demi-ton) pendant que la mélodie reste suspendue ou s'étire.

  • Le concept : Le morceau commence généralement en Ré mineur (ou Sol mineur selon la tonalité choisie). Au lieu de rester sur un accord fixe, la basse fait : $Re \rightarrow Do\# \rightarrow Do\natural \rightarrow Si\natural$.

  • La manière de la jouer : À la main gauche, vous devez faire chanter cette basse. Elle ne doit pas juste être "plaquée", elle doit avoir la lourdeur et la rondeur d'un violoncelle. Vos accords de main droite (ou le milieu de la main gauche) doivent changer de couleur autour de cette note descendante.

B. Les Accords de Neuvième et Onzième (L'Effet "Nuage")

Legrand ne joue presque jamais d'accords parfaits mineurs ou majeurs simples.

  • Sur les accords mineurs (comme le m7), cherchez à intégrer la 9ème (le Mi si vous êtes en Ré mineur). Cela enlève le côté sombre du mineur pour lui donner une couleur nostalgique, presque lumineuse.

  • Sur les accords majeurs, utilisez la 9ème majeure et la 11ème augmentée ($\Delta 11$). C'est l'accord "impressionniste" par excellence. Dans la valse, cela crée cette sensation d'été finissant, suspendu dans le temps.

4.3. Conseils de Jeu pour "Faire Vivre" cette Valse

Le Rythme : Une Valse qui n'en est pas une

C'est le piège absolu. Si vous marquez le "1 - 2 - 3" de manière rigide (façon valse de Vienne ou bal musette), le morceau est mort.

  • Le Rubato Européen : Legrand jouait ses valses de film avec une immense liberté rythmique. Le premier temps est étiré, le deuxième et le troisième sont souvent regroupés ou effleurés. Le tempo doit fluctuer selon l'émotion de la phrase mélodique.

  • Pensez en "Gros Temps" : Essayez de ressentir la mesure non pas à 3 temps, mais à 1 seul grand temps par mesure. Cela donne de l'élan et évite le côté "poum-tchak-tchak".

Le Toucher et la Pédale

  • La mélodie timbrée : La mélodie de La Valse des Lilas est très pure, presque enfantine au départ, avant de devenir plus lyrique. Le pouce et l'index de votre main droite doivent aller chercher le fond du clavier pour donner du timbre, tandis que les autres doigts qui font l'accompagnement restent très légers, dans le clavier.

  • La pédale de résonance : Elle doit lier les harmonies de la basse descendante. Ne changez pas de pédale brutalement à chaque temps, mais "bain de pieds" (pédale à mi-course) pour laisser les harmoniques se mélanger légèrement, comme les couleurs sur une toile de Debussy.

Un exercice d'écoute active (sans écran)

Si vous avez une plateforme d'écoute ou les CD : écoutez la version de Bill Evans (Once Upon a Summertime sur l'album du même nom) puis celle de Michel Legrand lui-même au piano solo (notamment dans ses enregistrements tardifs ou ses concerts "Legrand Jazz").

Comparez la manière dont ils amènent le fameux "pont" (la partie B du morceau) : Legrand est souvent plus théâtral, plus contrasté dans les nuances (très doux puis subitement très large et orchestral), là où un jazzman américain sera plus linéaire dans son flux.

4.4. "Ouvrez" vos accords (La technique des grands espaces)

Dans les carnets de chansons, les accords sont souvent plaqués de manière compacte à la main droite (ex: Ré-Fa-La pour un Ré mineur). Pour obtenir le son Legrand, il faut aérer tout cela pour simuler un orchestre :

  • À la main gauche : Ne jouez que la basse, mais jouez-la très basse et doublez-la à l'octave (deux Ré très graves). Laissez-la résonner avec la pédale.

  • À la main droite : Ne rejouez pas la tonique (le Ré). Jouez la tierce, la quinte, et ajoutez immédiatement la 7ème et la 9ème.

    • Exemple à l'oreille : Si votre basse est un Ré très grave, votre main droite peut jouer le bloc Fa - La - Do - Mi. Vous allez entendre tout de suite une couleur beaucoup plus riche, nostalgique et cinématographique.

4.4.1. Le secret des "Basses Hybrides" (Accords sur Basse de...)

Legrand adore les accords où la basse joue une note qui n'a "rien à voir" (en apparence) avec l'accord du dessus. C'est ce qui crée cette sensation de flottement magique. Sur votre grille, essayez d'introduire ces deux astuces à l'oreille :

  • Le frottement de la 11ème majeure : Sur un accord Majeur (mettons Do Majeur), gardez votre accord de Do à la main droite, mais jouez une basse de Fa à la main gauche. L'oreille va entendre un Fa11 sans que vous ayez à intellectualiser la théorie. C'est la couleur exacte des introductions de Legrand.

  • La descente chromatique : Comme on l'évoquait, si votre chanson commence sur un accord de Ré mineur qui dure deux mesures, forcez votre oreille à guider votre main gauche :

    1. Mesure 1 : Basse Ré

    2. Mesure 2 : Basse Do dièse (pendant que la main droite reste sur l'accord de Ré mineur)

    3. Mesure 3 : Basse Do naturel

    4. Mesure 4 : Basse Si naturel

      Écoutez ce qui se passe : l'harmonie se tend et devient immédiatement poignante.

4.4.2 Le "Remplissage" entre les lignes de chant

Puisque vous cherchez à l'oreille, vous avez la mélodie en tête. Chez Legrand, le piano ne s'arrête jamais quand la mélodie fait une pause (par exemple, à la fin d'une phrase poétique).

  • Les vagues d'arpèges : Dès que la mélodie s'arrête sur une note longue, utilisez les notes de l'accord en cours pour faire une "cascade" de notes rapides à la main droite (vers les aigus), comme une harpe qui entrerait dans l'orchestre.

  • La technique du piano-guitare : Pour garder le mouvement de la valse sans faire "poum-tchak", balancez doucement votre main droite : la mélodie sur le 1er temps, et un accord léger et suspendu sur les temps 2 et 3, mais toujours très flou, presque murmuré.

Votre boussole à l'oreille pour ce morceau

Le "pont" de la Valse des Lilas change souvent de dynamique. La première partie est très intimiste (les lilas qui se fanent), et d'un coup, la musique s'ouvre, devient plus lyrique, presque dramatique.

Quand vous cherchez à l'oreille ce moment de bascule, n'hésitez pas à ouvrir le clavier : jouez plus fort, montez la mélodie d'une octave dans les aigus pour donner cette sensation de grand écran et d'envolée orchestrale propre à ses musiques de film.

 

5.1. Basse chromatique ou Rupture rythmique

Alors là, vous touchez du doigt une sacrée nuance ! C'est une excellente intuition de faire le rapprochement avec ce qu'on vient de voir, mais non, ce ne sont pas des basses chromatiques.

Dans Blue Rondo à la Turk (le chef-d'œuvre de Dave Brubeck), le secret ne réside pas dans l'harmonie qui descend pas à pas, mais dans une rupture rythmique complètement folle.

Voici ce qui s'y passe vraiment par rapport à la "manière" Legrand :

5.2. Chez Legrand (La Valse des Lilas) : Le secret est Harmonique

La basse descend d'un demi-ton à chaque mesure Ré -> Do# -> Do. C'est un mouvement fluide, linéaire, très "romantique français", qui crée une tension de couleur. Le rythme, lui, reste une valse classique à 3 temps.

5.3. Chez Brubeck (Blue Rondo) : Le secret est Rythmique (L'Asymétrie)

La basse et le thème ne descendent pas du tout de manière chromatique. Brubeck utilise une métrique empruntée à la musique traditionnelle turque : le 9/8.

Au lieu de compter 1-2-3, 1-2-3, 1-2-3 (9 temps réguliers), il découpe sa mesure de manière totalement asymétrique :

2 + 2 + 2 + 3

Sous vos doigts, à l'oreille, ça fait : vitement-vitement-vitement-et-saute-la-barrière. C'est un rythme boîteux, obsessionnel, très percussif. La basse reste souvent sur un accord fixe (comme un bourdon) pour ancrer ce rythme fou, là où Legrand fait bouger ses accords en permanence.

Le point commun tout de même : Brubeck, tout comme Michel Legrand, avait une immense culture classique (il a étudié avec Darius Milhaud, un autre grand compositeur français !). C'est pour ça que dans les deux cas, on entend du jazz qui a "fait de grandes études".

Maintenant qu'on a remis ce Rondo à sa place, on peut revenir à notre univers Legrand : par quel morceau ou quelle astuce (les accords ouverts, la basse descendante...) préférez-vous que l'on reprenne pour votre clavier ?

6. L’Architecture Harmonique : Le "Moteur" des Jumelles

Derrière sa mélodie hyper simple et joyeuse, la grille de ce morceau est un véritable piège. Legrand utilise le principe des "Anatoles" (le fameux enchaînement jazz I - VI - II - V mais boosté à l'adrénaline.

Généralement, le morceau est joué en Fa Majeur (ou Sol Majeur). Prenons la grille en Fa à l'oreille :

A. Le "Ping-Pong" Harmonique

Au lieu de rester sagement sur son accord de Fa, dès les premières notes ("Nous sommes..."), Legrand lance un mouvement perpétuel :

Fa Majeur -> Ré mineur -> Sol mineur -> Do septième

  • Le piège à éviter : Ne restez pas scotché sur des accords parfaits.

  • La couleur Legrand : À l'oreille, transformez immédiatement le Ré mineur en Ré 7 ou Ré 7 avec une 9ème mineur. C'est ce frottement un peu piquant, très "Broadway", qui donne le côté théâtral au morceau.

B. Le Pont : La Bascule Majeur / Mineur

Quand les sœurs se mettent à décrire leurs parents ("Notre père était..."), l'ambiance change subitement. Legrand passe de la fête sous le soleil au mystère de cabaret.

  • L'accord Majeur s'effondre en mineur (souvent un Sol mineur ou Ré mineur selon votre tonalité).

  • C'est le moment où les accords deviennent plus "lourds" et plus denses, avant de rebondir de plus belle pour le refrain.

6.2. Conseils de Jeu : Comment donner le "Drive" (Le Swing Legrand)

Pour ce morceau, vous devez troquer votre costume de pianiste de salon pour celui d'un big band de jazz à vous tout seul.

Le "Walking Piano" à la Main Gauche

Si vous faites "poum-tchak" ici, le morceau se transforme en marche militaire ou en polka. C'est interdit !

  • La technique : Puisque vous cherchez à l'oreille, forcez votre main gauche à dessiner une ligne continue, note après note, comme une contrebasse de jazz. Sur chaque temps, vous jouez une note noire.

  • Exemple sur Fa / Ré m / Sol m / Do 7 : Vous jouez à la noire : Fa (temps 1) -> Ré (temps 2) -> Sol (temps 3) -> Do (temps 4). Votre main gauche doit être d'une régularité absolue, comme un métronome.

Les Accords "Staccato" à la Main Droite

Pendant que votre main gauche marche comme une contrebasse, votre main droite doit imiter la section de cuivres (les trompettes) de l'orchestre de Legrand.

  • Le placement : Ne plaquez pas les accords en même temps que la basse. Jouez-les de manière très brève, piquante (staccato), souvent sur les "contre-temps" (juste après le temps).

  • C'est ce décalage entre la basse qui marche droit et les accords de la main droite qui rebondissent qui va créer le swing.

6.3. Le secret de la mélodie : Les Intervalles "Grand Écran"

Si vous cherchez la mélodie à l'oreille ("Nous sommes deux sœurs ju-melles..."), vous allez remarquer qu'elle fait de grands sauts. Legrand adore faire monter la mélodie d'un coup (des intervalles de 6te ou de 7me).

  • Pour donner du relief, doublez la mélodie à l'octave à la main droite quand vous jouez le refrain. Cela demande un peu de gymnastique, mais cela donne instantanément l'effet "générique de film" et une puissance incroyable au piano.

En résumé : Le match Lilas vs Jumelles

Ce qui change

La Valse des Lilas                  La Chanson des Jumelles

Le Rythme

Flou, étiré (Rubato)                       Strict, rebondissant (Swing)

La Main Gauche

Basse profonde, très lente             Basse continue à la noire (Walking)

L'Ambiance

Impressionniste (Debussy/Ravel)   Broadway / Big Band américain

 

7. Les Moulins de mon Coeur

S’attaquer aux Moulins de mon cœur (The Windmills of Your Mind), c’est entrer dans le chef-d’œuvre absolu de Michel Legrand. Si La Valse des Lilas est impressionniste et Les Jumelles sont "Broadway", Les Moulins sont une leçon de contrepoint baroque et de mouvement perpétuel.

Pour la petite histoire, Legrand a composé cette mélodie en pensant directement à Jean-Sébastien Bach. C’est un morceau circulaire, hypnotique, qui ne s’arrête jamais.

Puisque vous fonctionnez à l'oreille et à la grille "boîte à chansons", voici les clés pour démonter le mécanisme de ce moulin et le faire sonner avec la vraie patte Legrand.

7.1. L’Architecture Harmonique : Le "Mouvement Perpétuel"

La force de ce morceau réside dans une structure que les jazzmen appellent un Cycle de quintes (ou une marche harmonique). La musique avance par un effet de cascade : chaque accord appelle le suivant de manière implacable.

Généralement, on la joue en Mi mineur (ou Ré mineur). Restons en Mi mineur pour l'analyse à l'oreille :

A. La spirale infernale (Le cycle)

Le refrain ("Comme un caillou qu'on jette...") déroule un tapis d'accords qui descendent en cascade. À l'oreille, votre grille doit faire ce voyage :

Mi mineur -> La mineur -> Ré 7 ->Sol Majeur -> Do Majeur -> Fa# demi-diminué -> Si 7

  • La couleur Legrand : Ne jouez surtout pas ces accords sous leur forme simple. C'est un morceau très sombre et dramatique.

  • L'astuce à l'oreille : Transformez le premier accord (Mi mineur) en Mi mineur-Majeur 7 (Mim Delta). C'est-à-dire que dans votre accord de Mi mineur, vous glissez un Ré dièse à la place du Ré. C'est l'accord d'espionnage ou de film noir par excellence (très proche du thème de James Bond). Legrand l'utilise pour créer l'angoisse et le mystère du temps qui passe.

B. Le Climax (La fin du refrain)

À la fin de la phrase ("Tourne tourne le monde..."), la musique doit s'arrêter net sur un accord suspendu (souvent le Si 7). C'est le moment où le moulin se bloque avant de repartir. À l'oreille, faites gronder ce Si 7 dans les graves pour créer la tension.

7.2. Conseils de Jeu : La "Manière" Baroque

Pour jouer ce morceau comme Legrand, vous devez oublier le swing et le jazz américain. Il faut jouer comme si vous étiez à l'orgue ou au clavecin, mais avec la puissance d'un piano moderne.

Le Rythme "Arpégé" Continu

Le morceau est en 4 temps, mais la mélodie est une ligne de notes régulières (des croches) qui tournent sur elles-mêmes.

  • La technique : Votre main droite ne doit jamais plaquer l'accord d'un coup. Elle doit égrener les notes les unes après les autres.

  • Exemple : Au lieu de jouer l'accord de Mi mineur d'un bloc, faites monter vos doigts de bas en haut : Mi - Sol - Si - Mi - Sol - Si... de manière fluide et ininterrompue. C'est ce mouvement qui simule les pales du moulin qui tournent.

Le Contrepoint à la Main Gauche (L'effet Bach)

Chez Legrand, la main gauche ne fait pas que donner le rythme, elle répond à la main droite.

  • Pendant que votre main droite fait tourner la mélodie, votre main gauche doit dessiner une ligne de basse très droite, très noble, presque classique.

  • Utilisez des basses marchantes à la blanche (une note tous les deux temps) qui descendent logiquement. Par exemple, si vous passez de Mi mineur à La mineur, faites une petite note de passage (Fa dièse) à la basse pour lier les deux accords.

7.3. Le Toucher et la Dramaturgie

Ce morceau est une bande originale de film à lui tout seul (L'Affaire Thomas Crown). Il doit y avoir une immense progression dramatique.

  • Le début (Intimiste) : Jouez le premier couplet presque pizzicato, très léger, dans le haut du clavier, comme une petite boîte à musique mécanique un peu cassée.

  • La progression (L'envolée) : À mesure que les paroles s'accumulent ("Les moulins de mon cœur..."), descendez dans les graves du piano. Ouvrez grands vos accords, mettez beaucoup de pédale, et terminez le morceau de manière presque symphonique, très large.

Synthèse : Le paysage Legrand en 3 facettes

Vous avez maintenant les clés de ses trois plus grands chefs-d'œuvre. Regardez comment Legrand change de visage selon les morceaux :

  • La Valse des Lilas = Le flou poétique, la liberté du temps (Rubato), les couleurs de Debussy.

  • Les Jumelles = L'énergie, le rebond mécanique, le grand orchestre de jazz américain (Swing).

  • Les Moulins de mon cœur = La spirale classique, la rigueur d'écriture, l'héritage de Bach (Contrepoint).

Quand vous passez des Lilas (très libres) aux Moulins (très carrés et continus), sentez-vous que cette rigueur classique des Moulins est plus facile à caler à l'oreille, ou est-ce que le flux continu de notes demande un peu trop de gymnastique pour les doigts ?

 

8. Ne me quittes pas ... by Legrand

🎹 “Ne me quittes pas —

Arrangement original façon Legrand

Tonalité : Cm — Armure : 3♭ — Piano solo

 

🌙 INTRO (4 mesures)

(Atmosphère Legrand, arpèges liquides)

M1 — Cm(add9) MG : C2 – G2 – C3 MD : E♭3 – G3 – D4 – G4

M2 — Gm/B♭ MG : B♭2 – F3 MD : D3 – G3 – A3 – D4

M3 — A♭maj7 MG : A♭2 – E♭3 MD : C3 – G3 – B♭3 – C4

M4 — G7(♭9) MG : G2 – F3 – B3 MD : A♭3 – D4 – F4 – A4

 

🎼 THÈME (8 mesures)

(Équivalent du premier couplet, mais réécrit)

M5 — Cm MG : C2 – B♭2 – E♭3 MD : G3 – C4 – D4 – G4

M6 — Cm/B♭ MG : B♭2 – A2 – E♭3 MD : G3 – D4 – F4 – G4

M7 — A♭maj7 MG : A♭2 – E♭3 MD : C4 – G4 – B♭4 – C5

M8 — G7 MG : G2 – F3 – B3 MD : D4 – F4 – A4 – B4

M9 — Cm(add9) MG : C2 – G2 – C3 MD : E♭3 – G3 – D4 – G4

M10 — Cm/B♭ MG : B♭2 – A2 – E♭3 MD : G3 – D4 – F4 – G4

M11 — A♭maj7 MG : A♭2 – E♭3 MD : C4 – G4 – B♭4 – C5

M12 — G7(♭9) MG : G2 – F3 – B3 MD : A♭3 – D4 – F4 – A4

 

🌤️ SECTION LYRIQUE (8 mesures)

(Équivalent musical de “Moi je t’offrirai…”, mais 100% original)

M13 — E♭maj7(add9) MG : E♭2 – B♭2 – D3 MD : G3 – B♭3 – D4 – G4

M14 — B♭/D MG : D2 – A2 – B♭2 MD : F3 – A3 – C4 – F4

M15 — Gm7 MG : G2 – D3 – F3 MD : B♭3 – D4 – F4 – A4

M16 — C7(#11) MG : C2 – E3 – B♭3 MD : D4 – F♯4 – A4 – D5

M17 — Fm7 MG : F2 – C3 – E♭3 MD : A♭3 – C4 – E♭4 – G4

M18 — A♭maj7 MG : A♭2 – E♭3 MD : C4 – G4 – B♭4 – C5

M19 — B♭7(♭9) MG : B♭2 – A♭3 – D3 MD : C4 – E♭4 – G♭4 – A4

M20 — E♭maj7(add9) MG : E♭2 – B♭2 – D3 MD : G3 – B♭3 – D4 – G4

 

🌘 TRANSITION (4 mesures)

(Retour vers Cm, très Legrand)

M21 — B♭7sus4 → B♭7(♭9) MG : B♭2 – F3 – A♭3 MD : E♭4 – A♭4 – D4 → G♭4

M22 — A♭maj7 → A♭6 → A♭add9 MG : A♭2 – E♭3 MD : C4 – G4 – B♭4 → A♭4 → B♭4

M23 — G7(♭9♯5) MG : G2 – F3 – B3 MD : A♭3 – D4 – E♭4 – A4

M24 — Cm (résolution) MG : C2 – G2 – C3 MD : E♭3 – G3 – C4 (arpège lent)

 

🌙 CODA FINALE (4 mesures)

(Clôture douce)

M25 — Cm(add9) MG : C2 – G2 – C3 MD : E♭3 – G3 – D4 – G4

M26 — A♭maj7 MG : A♭2 – E♭3 MD : C4 – G4 – B♭4 – C5

M27 — G7 MG : G2 – F3 – B3 MD : D4 – F4 – A4 – B4

M28 — Cm (final) MG : C2 – G2 – C3 MD : E♭3 – G3 – C4 → Laisse mourir.

 

🎹 “Ne me quittes pas — en La m

🎼 INTRO TRANSPOSÉE (−3 demi‑tons) 

  • M1 - MG : A2 – E2 – A3 MD : C3 – E3 – B3 – E4
  • M2 - MG : G2 – D3 MD : B3 – E3 – F♯3 – B4
  • M3 - MG : F2 – C3 MD : A3 – E3 – G3 – A4
  • M4 - MG : E2 – D3 – A♭3 MD : F3 – B3 – D4 – F♯4

 

🎹 COUPLET — 16 mesures transposé

  • M1 - MG : A♭2 – G2 – C3 MD : E♭3 – A♭3 – B3 – E♭4
  • M2 - MG : G2 – F♯2 – C3 MD : E♭3 – B3 – D♭4 – E♭4
  • M3 - MG : F2 – C3 MD : A♭3 – E♭4 – G4 – A♭4
  • M4 - MG : E♭2 – D3 – A♭3 MD : B3 – D♭4 – F4 – G4
  • M5 - MG : A♭2 – E♭2 – A♭2 MD : C3 – E♭3 – B3 – E♭4
  • M6 - MG : G2 – F♯2 – C3 MD : D3 – F♯3 – B3 – D4
  • M7 - MG : F2 – C3 MD : A♭3 – E♭4 – G4 – B♭4
  • M8 - MG : E♭2 – D3 – A♭3 MD : F3 – B3 – D♭4 – F4
  • M9 - MG : A♭2 – E♭2 – A♭3 MD : C3 – E♭3 – A♭3 – C4
  • M10 - MG : A♭2 – G2 – C3 MD : D3 – F♯3 – B3 – D4
  • M11 - MG : F2 – C3 MD : A♭3 – D♭4 – E♭4 – A♭4
  • M12 - MG : E♭2 – D3 – A♭3 MD : B3 – D♭4 – F3 – B3
  • M13 - G : D2 – A2 – C3 MD : F3 – A♭3 – C4 – E♭4
  • M14 - MG : F2 – C3 MD : A♭3 – E♭4 – G4 → B♭4
  • M15 - MG : E♭2 – D3 – A♭3 MD : F3 – B3 – D♭4 – F4
  • M16 - MG : A♭2 – E♭2 – A♭2 MD : C3 – E♭3 – A♭3

🌤️ SECTION LYRIQUE — 16 mesures transposée 

  • M1 - MG : C3 – G2 – B2 MD : E♭3 – G3 – B3 – E♭4
  • M2 - MG : B2 – F♯2 – G2 MD : D3 – F♯3 – A3 – D4
  • M3 - MG : E2 – B2 – D3 MD : G3 – B3 – F♯4 – A4
  • M4 - MG : A2 – C♯3 – G2 MD : B3 – D♯4 – F♯4 – B4
  • M5 - MG : D2 – A2 – C3 MD : F3 – A♭3 – C4 – E♭4
  • M6 - MG : F2 – C3 MD : A♭3 – E♭4 – G4 – B♭4
  • M7 - MG : G2 – F3 – C3 MD : A♭3 – C4 – E♭4 – F♯4
  • M8 - MG : C3 – G2 – B2 MD : E♭3 – G3 – B3 – E♭4
  • M9 - MG : C3 – G2 – D3 MD : E♭3 – B3 – D4 – G4
  • M10 - MG : G2 – D3 – F3 MD : C4 – F4 – B3 → E♭4
  • M11 - MG : E2 – B2 – D3 MD : F♯3 – A3 – D4 – G4
  • M12 - MG : A2 – C♯3 – G2 MD : B3 – D♯4 – F♯4 – B4
  • M13 - MG : D2 – A2 – C3 MD : F3 – A♭3 – C4 – E♭4
  • M14 - MG : F2 – C3 MD : A♭3 – E♭4 – G4 → F4 → B♭4
  • M15 - MG : G2 – D3 – F3 MD : A♭3 – C4 – E♭4 – F♯4
  • M16 - MG : C3 – G2 – B2 MD : E♭3 – G3 – B3 – E♭4

 

🌘 TRANSITION — transposée

  • M21 - MG : G2 – D3 – F3 MD : C4 – F4 – B3 → E♭4
  • M22 - MG : F2 – C3 MD : A♭3 – E♭4 – G4 → F4 → A♭4
  • M23 - MG : E♭2 – D3 – A♭3 MD : F3 – B3 – C4 – F4
  • M24 - MG : A♭2 – E♭2 – A♭2 MD : C3 – E♭3 – A♭3

🌙 CODA — transposée 

  • M25 - MG : A♭2 – E♭2 – A♭2 MD : C3 – E♭3 – B3 – E♭4
  • M26 - MG : F2 – C3 MD : A♭3 – E♭4 – G4 – A♭4
  • M27 - MG : E♭2 – D3 – A♭3 MD : B3 – D♭4 – F4 – G4
  • M28 - MG : A♭2 – E♭2 – A♭2 MD : C3 – E♭3 – A♭3

Les compositions de Legrand ...

Voici les pièces incontournables du répertoire de Michel Legrand, adaptées au piano solo :

1. Les grands thèmes de cinéma internationaux

  • What Are You Doing the Rest of Your Life? (The Happy Ending, 1969)

    Une ballade harmonique remarquable. Ses résolutions modulantes et ses tensions enrichies (9e, 11e, 13e) en font l'un des plus beaux morceaux à jouer en piano solo rubato.

  • The Windmills of Your Mind / Les Moulins de mon cœur (L'Affaire Thomas Crown, 1968)

    Couronné par un Oscar, ce thème repose sur un mouvement perpétuel en croches ou doubles croches. Au piano, la main gauche fait tourner une basse ostinato régulière tandis que la main droite déroule la mélodie hypnotique.

  • The Summer Knows / Thème de Un été 42 (Summer of '42, 1971)

    Également récompensé par un Oscar, ce thème est une leçon de lyrisme et de mélancolie. Il offre de magnifiques possibilités d'arpèges amples à la main gauche.

  • Papa, Can You Hear Me? / A Piece of Sky (Yentl, 1983)

    Un thème théâtral et puissant, aux accents très classiques (post-romantiques), qui permet un jeu à la fois nuancé et virtuose sur toute l'étendue du clavier.

2. Les thèmes pour le cinéma français

  • Le Messager (The Go-Between, Joseph Losey, 1971)

    L'une des œuvres les plus "pianistiques" et pures de Legrand. Écrite comme une suite baroque moderne, elle repose sur un travail de doubles croches staccato et de contrastes dynamiques saisissants.

  • La Valse des Lilas (Once Upon a Summertime)

    Un standard de jazz composé bien avant ses succès hollywoodiens. C'est une valse brillante avec des harmonies très riches (substitutions tritoniques, cycles de quintes) très appréciée en piano bar ou en jazz solo.

3. Les pièces concertantes

  • Concertino pour piano et orchestre (Acoustic Concert/Cinéma)

    Certains arrangements solos réduisent les passages clé de ses concertos ou de ses codas orchestrales (notamment les codas en cascades d'arpeges sur Un été 42 ou Yentl).

Dans Les Parapluies de Cherbourg de Michel Legrand, le film étant intégralement chanté, l'ensemble de la partition est truffé de thèmes mélodiques interconnectés. Toutefois, pour un arrangement en piano solo, quelques pièces et thèmes majeurs se détachent particulièrement par leur richesse harmonique et leur puissance émotionnelle :

1. Le Thème Principal / "I Will Wait for You" (Devant le garage / Je ne pourrai jamais vivre sans toi)

C'est le motif central absolu du film.

  • Caractère : Lyrique, passionné et mélancolique.

  • Intérêt au piano : Construit sur des séquences descendantes emblématiques de l'écriture de Legrand (mouvements par quintes/quarts, accords de septième et neuvième enrichis). La mélodie se prête admirablement à un jeu polyphonique où le chant à la main droite doit ressortir nettement au-dessus des arpèges ou des accords syncopés de la main gauche.

2. Le Duo de la Gare / "La Gare (Ne me quitte pas)"

La scène emblématique du départ de Guy pour l'Algérie sur le quai de la gare.

  • Caractère : Dramatique, d'une intensité émotionnelle maximale.

  • Intérêt au piano : Le thème principal y est développé dans une montée en tension orchestrale. En piano solo, cela traduit un climax expressif avec des accords plaqués denses, des modulations de tonalités poignantes et un grand travail sur les nuances (du pianissimo étouffé au fortissimo déchirant).

3. Le Thème de Dubourg / "Chez Dubourg" (Watch What Happens)

Associé au personnage de Roland Cassard et à sa romance naissante avec Geneviève.

  • Caractère : Valse jazzy, suave et élégante.

  • Intérêt au piano : Une métrique à 3/4 très balancée. Ce morceau offre une couleur plus jazz que le thème principal, parfaite pour travailler l'indépendance des mains, le swing subtil du rubato et les voicings d'accords enrichis (11èmes, 13èmes).

4. Le Générique d'Ouverture

Le thème qui accompagne la vue plongeante sur les parapluies sous la pluie dans les rues de Cherbourg.

  • Caractère : Mélancolique, régulier et atmosphérique.

  • Intérêt au piano : Son motif rythmique obsessionnel évoque les gouttes de pluie. C'est un excellent travail de régularité au piano, avec un accompagnement fluide en croches continuous à la main gauche.

5. La Station-Service (Scène Finale)

La scène de retrouvailles glacées et pudiques entre Guy et Geneviève des années plus tard.

  • Caractère : Épuré, mélancolique et sobre.

  • Intérêt au piano : Une réexposition du thème principal, mais complètement dénudée, harmoniquement plus sombre et réservée. Il demande une grande finesse de toucher pour faire passer le sentiment d'amertume et de résignation sans en faire trop.

Conseil d'interprétation pour le piano solo

La musique de Michel Legrand repose énormément sur l'héritage classique (fugués, contrepoint) combiné à l'harmonie jazz. Au piano solo, privilégiez le travail du chant legato à la main droite et l'utilisation subtile de la pédale de forte pour laisser résonner les enrichissements d'accords sans noyer les changements d'harmonie.

 

La bande originale composée par Michel Legrand pour Les Demoiselles de Rochefort regorge de thèmes majeurs qui se prêtent particulièrement bien à une adaptation pour piano solo, qu'il s'agisse de jazz modal, de valse ou de ballades lyriques.

 

1. La Chanson des Jumelles

  • Caractéristiques : C'est le thème le plus emblématique du film, fondé sur une pulsation jazz vive en $3/4$ (style valse jazz modale).

  • Intérêt au piano : La mélodie principale est très dynamique et offre une excellente base pour le travail du rythme, de l'indépendance de la main gauche (basse/accord) et des improvisations ou enrichissements d'accords (septièmes, neuvièmes).

2. La Chanson de Maxence (Vous mon amour, mon doux amour)

  • Caractéristiques : Une superbe ballade contemplative et lyrique, emblématique de l'écriture mélodique de Legrand.

  • Intérêt au piano : Ce morceau demande un jeu très expressif et soutenu. C'est l'un des titres les plus gratifiants à jouer en solo, car la ligne mélodique et les harmonies modulantes se suffisent amplement à elles-mêmes sans nécessiter de section rythmique.

3. Arrivée des Camionneurs / Nous sommes des matelots

  • Caractéristiques : Un thème énergique, percutant et très syncopé, construit sur un tempo binaire rapide.

  • Intérêt au piano : Il demande de la précision rythmique à la main gauche pour maintenir le drive, tandis que la main droite déroule des thèmes cuivrés et sautillants.

4. Chanson de Delphine (La Chanson d'Andy / Delphine et Andy)

  • Caractéristiques : Une mélodie fluide et romantique, avec de superbes modulations harmoniques typiques du style de Michel Legrand.

  • Intérêt au piano : Très adapté à un arrangement type piano bar ou jazz ballade, offrant une belle liberté d'interprétation dans le rubato.

5. La Chanson de Simon (Simon Dame)

  • Caractéristiques : Une composition plus sautillante, légère et teintée d'humour, avec un swing affirmé.

  • Intérêt au piano : Idéal pour travailler le jeu en staccato, les syncopes et un toucher plus aérien.

 

Notation Moderne en Jazz

1. Do7 (C7, ou "Do septième de dominante")

Quand on écrit juste un chiffre 7 après une note, cela désigne TOUJOURS une septième mineure. L'accord de base reste majeur, mais on lui ajoute une note un ton en dessous de l'octave.

  • Composition : Fondamentale + Tierce majeure + Quinte juste + Septième mineure
  • Les notes : Do – Mi – Sol – Sib
  • La couleur : Il sonne un peu "tendu", "bluesy". C'est un accord de transition qui donne envie d'aller vers un autre accord (souvent un Fa).

2. DoM7 (ou CM7 / Cmaj7 / Do7M)

Le M (majuscule) signifie Majeur. Il s'applique à la septième. On prend donc l'accord de Do majeur, et on lui ajoute la septième "naturelle" de la gamme, située juste un demi-ton sous l'octave.

  • Composition : Fondamentale + Tierce majeure + Quinte juste + Septième majeure
  • Les notes : Do – Mi – Sol – Si (naturel)
  • La couleur : Il sonne très doux, aérien, un peu "jazz" ou "pop mélancolique". C'est un accord de repos, très stable.

4 Accords (jazz) pour jouer en Do majeur :

  • Rem7 : re-fa-la-si
  • Sol7 : re-fa-sol-si
  • Dom7 : do-mi-sol-si
  • Do6 : do-mi-sol-la

Type d'Accords de Jazz :

  • Maj7 ->                Do-mi-sol-si          
  • 7° ->                    Do-mi-sol-sib        
  • min7 ->               Do-mib-sol-sib       
  • min7 b5 ->          Do-mib-fa#-sib      
  • min9  ->              (do) sib-re-mib-sol  : a partir du min7, on déplace la 7° d'un octave, on monte la fondamentale d'un ton,  et on ajoute la fondamentale de la main gauche
  • min7-9-11-13  -> Do-mib-sol-sib-do-fa = dom7 + rem

🎼 Symboles d’accords (jazz & moderne)

△ (Maj7) — accord majeur avec 7e majeure. Ex. A△7 = La majeur + G♯.

maj7 — même sens que △, version textuelle. Ex. Cmaj7 = Do majeur + B.

m — accord mineur. Ex. Am = La mineur.

m7 — mineur + 7e mineure. Ex. Am7 = La mineur + G.

m(maj7) — mineur + 7e majeure (couleur Debussy / film). Ex. Am(maj7) = La mineur + G♯.

7 — accord dominant (majeur + 7e mineure). Ex. A7 = La majeur + G.

7♭9 — dominant avec neuvième abaissée (tension forte). Ex. A7♭9 = La–C♯–E–G + B♭.

° (dim) — accord diminué (triade diminuée). Ex. = Si–Ré–Fa.

°7 (dim7) — diminué avec 7e diminuée (symétrique). Ex. B°7 = Si–Ré–Fa–A♭.

ø (half‑diminished)semi‑diminué = m7♭5. Ex. = B–D–F–A.

sus4 — quarte suspendue (remplace la tierce). Ex. Dsus4 = Ré–Sol–La.

add9 — ajout de la neuvième sans 7e. Ex. Cadd9 = Do–Mi–Sol + Ré.

6 — accord majeur avec sixte. Ex. A6 = La–C♯–E–F♯.

9 / 11 / 13 — extensions (dominant enrichi). Ex. G13 = G7 + E.

 

Pour aller plus loin ...

L’accord diminué 7° n'est pas le plus typiquement "jazz" au sens moderne du terme, mais il est absolument indispensable dans le jazz traditionnel, le swing et la bossa nova.

En réalité, c'est le roi des accords de passage. Si vous le jouez tout seul, il sonne plutôt dramatique, un peu "film muet" ou classique (très Jean-Sébastien Bach). Mais dès qu'on le met en mouvement entre deux accords de jazz, il devient magique.

Voici pourquoi et comment il sonne "jazzy" :

1. Le rôle de "connecteur" (L'accord de passage)

En jazz, on utilise rarement l'accord diminué pour s'y installer. On s'en sert comme d'un pont chromatique pour glisser d'un accord à un autre. Il crée une tension passagère très élégante qui se résout immédiatement.

  • L'enchaînement roi (Le I - #I° - II) :

    Si vous jouez C puis Dmin7, c'est un peu direct. Si vous glissez un C#° entre les deux, vous obtenez la quintessence du swing :

    CMaj7 --> C#° --> Dmin7

    La basse monte d'un demi-ton (Do --> Do# --> Ré), ce qui crée une transition fluide et hyper harmonique.

Si on applique cette formule dans la tonalité la plus simple, Do Majeur :

  • Le degré I est Do (C)

  • Le degré #I est Do♯ (C♯)

  • Le degré II est (Dm ou Dm7)

La progression devient donc :

C (ou CMaj7) --> #C° -->Dm7

2. Le caméléon du Jazz (L'accord 7e de dominante caché)

C'est le grand secret de l'accord diminué. Un accord diminué 7e est en fait un accord de 7e de dominante (un accord de tension) sans sa fondamentale.

Si vous jouez un Si°7 (Si - Ré - Fa - La♭), vous jouez exactement les mêmes notes qu'un Sol 7 (♭9) (Sol - Si - Ré - Fa - La♭), mais sans la note Sol. En jazz, on adore l'utiliser pour remplacer l'accord de dominante avant de revenir à l'accord de base.

3. La couleur "Bossa Nova"

La bossa nova (qui partage énormément de gènes avec le jazz) utilise le diminué 7e en permanence, souvent en descendant. Par exemple, passer de Dmin7 à C en glissant un E♭° au milieu. Cela donne cette couleur feutrée, mélancolique et sophistiquée.

💡 Pour votre clavier :

Une des grandes forces de cet accord au piano, c'est sa symétrie totale. Il est composé uniquement de tierces mineures (3 demi-tons entre chaque note). Du coup, si vous déplacez la forme de votre accord de 3 cases (3 demi-tons) vers le haut ou vers le bas, vous jouez exactement les mêmes notes, juste inversées ! C'est un outil formidable pour créer des lignes de piano fluides.

 

Que jouer pour débuter

🎹 1) Les “effet waouh” immédiats (mais simples à jouer)

  • Erik Satie – Gymnopédie n°1 Trois accords, une atmosphère hypnotique. Toujours magique.

  • Erik Satie – Gnossienne n°1 Mystérieux, flottant, très facile sous les doigts.

  • Chopin – Prélude n°4 en mi mineur Émotion pure, accords simples, sonne très profond.

  • Chopin – Prélude n°7 en la majeur Petit bijou lumineux, très accessible.

  • Schumann – Träumerei Poétique, intime, et pourtant techniquement très doux.

 

🌙 2) Ambiance élégante et raffinée (effet “salon du XIXe”)

  • Debussy – La fille aux cheveux de lin Sublime, impressionniste, mais étonnamment jouable.

  • Debussy – Rêverie Fluide, rêveur, parfait pour impressionner sans stress.

  • Grieg – Arietta (Lyric Pieces) Pureté mélodique, très simple, très beau.

  • Tchaïkovski – Chanson triste op.40 n°2 Mélancolie noble, accords faciles.

 

🎼 3) Baroque qui sonne “maître du clavier” sans difficulté

  • Bach – Prélude en do majeur (BWV 846) Arpèges réguliers, effet majestueux immédiat.

  • Bach – Prélude en do mineur (BWV 999) Court, brillant, impressionnant sans être difficile.

  • Haendel – Sarabande Solennel, noble, très simple à jouer.

 

🎶 4) Pour surprendre les invités : simple mais spectaculaire

  • Yiruma – River Flows in You Moderne, très fluide, impressionne toujours.

  • Einaudi – Nuvole Bianche (version simplifiée) Atmosphère grandiose, structure répétitive donc facile.

  • Rachmaninov – Vocalise (transcription facile) Lyrisme immense, mais techniquement très abordable.

 

🎹 5) Le Jazz (conseils)

  • 3 titres : Nina Simone, Just a gigolo, Dave Brubeck

Tonalités : Caractère, Couleur et Usage