Jazz et Musique Savante

Le jazz est un genre musical qui s’est développé au XXe siècle. Il vient de la communauté noire du sud des États-Unis, en particulier de La Nouvelle-Orléans, et puise ses origines notamment dans le blues et le negro spiritual. Bien qu’il reste porté par la population afro-américaine, le jazz est né de la rencontre de sa musique avec la musique européenne. À l’exception du saxophone et de la batterie, les instruments utilisés (contrebasse, piano, trompette, trombone, clarinette, etc.) viennent de la musique classique occidentale. Bon nombre de jazzmen, en particulier les pianistes, connaissent la théorie musicale et les œuvres classiques européennes dont ils cherchent à briser les règles, promulguées par la culture blanche dominante, et à renverser la hiérarchie : ainsi, ce n’est plus le compositeur qui est au centre de la création, mais bien l’interprète.

Les innovations du jazz résident principalement dans :

  • un rapport au temps caractérisé par une pulsation rythmique très souple appelée le swing (balancement) ;
  • une spontanéité permise par l’improvisation, centrale en jazz ;
  • un enrichissement des accords qui agrandit la palette des couleurs.

En dépit de ces différences essentielles, le ragtime est la forme la plus « européenne » de la musique afro-américaine. Il est issu d’un croisement entre ses figures rythmiques balancées et les marches et polkas de compositeurs comme Frédéric Chopin et Franz Liszt. Dès 1890, un groupe de musiciens (dont font partie Scott Joplin, Joseph Lamb, Tom Turpin et un musicien blanc, James Scott) commence à bâtir un répertoire de ragtimes, essentiellement pour le piano et parfois pour le banjo.
Dans les années 1950 et 1960, des musiciens de jazz (notamment les pianistes Don Shirley et Cecil Taylor) tentent de lancer un courant musical alliant jazz et musique classique européenne. Élevé dans un milieu bourgeois de New York et diplômé du Conservatoire de Boston (chose plutôt rare pour un musicien noir, Nina Simone n’aura pas ce privilège), Taylor essaie de fondre les techniques des compositeurs européens avec les musiques traditionnelles afro-américaines afin de créer une énergie nouvelle – sans succès, la principale difficulté étant l’incompatibilité des deux univers rythmiques.

À l’inverse, des compositeurs européens d’avant-garde ont invité le jazz dans leurs œuvres :

  • Maurice Ravel (la Sonate pour violon, le concerto en sol),
  • Igor Stravinski ( Ragtime, Piano-Rag music, Ebony Concerto),
  • Kurt Weill (L’Opéra de quat’sous),
  • Chostakovitch (les Suites pour orchestre de jazz),

pour ne citer qu’eux.

 

Reprises d’œuvres classiques européennes dans le jazz

Nombreux sont les jazzmen à citer, arranger, transformer des œuvres du répertoire classique européen en y ajoutant une touche personnelle. Ainsi, Duke Ellington arrange Peer Gynt de Grieg et Casse-Noisette de Tchaïkovski. Il reprend la marche funèbre (Sonate pour piano n° 2) de Chopin à la toute fin de Black and Tan Fantasy. Phil Woods écrit Rights of Swing, en référence au Rite of Spring (Sacre du printemps) de Stravinski et dont le thème principal est repris et transformé dans le presto final. Des extraits de Carmen de Bizet sont cités par Charlie Parker (surnommé « Bird »), Barney Kessel, Peter Lipa… On n’oubliera pas non plus les œuvres de Beethoven, telles la Sonate op. 27 n° 2 « Clair de lune » qui sera métamorphosée sous les doigts du guitariste Marcus Miller, et la Symphonie n° 7, dont John Kirby et son orchestre offrent une version aussi dansante qu’enthousiaste du deuxième mouvement. Citons également la reprise du Concerto de Aranjuez de Rodrigo par Miles Davis dans son album Sketches of Spain ou les reprises de Bach par les Swingle Singers.

 

Igor Stravinsky et le Jazz

Quand Stravinsky naît en 1882 à Oranienbaum non loin de Saint-Pétersbourg, de l’autre côté du globe, aux Etats-Unis, le ragtime de Scott Joplin fait ses premières gammes. Quand Stravinsky disparaît le 6 avril 1971 à New York, le groupe de jazz fusion Weather Report enregistre son premier album. Entre-temps il y a eu le swing, le jazz manouche, le jazz modal et cool mais aussi le bebop… Il aurait donc été étonnant, connaissant la curiosité de Stravinsky, qu’il ne s’intéresse pas à cette musique que l’on associe à ce terme générique de jazz.

La première rencontre de Stravinsky avec le jazz a lieu à Paris au cours des Années Folles , période durant laquelle le ragtime se propage en Europe. Une musique qui inspire à Stravinsky, dès 1917, un "Ragtime pour onze instruments". Pour évoquer la sonorité d’un banjo Stravinsky fait appel à un cymbalum tandis que les cordes en pizzicati et les percussions jouent une sorte de pompe, comme la main gauche d’un pianiste… Poum poum poum poum.

Ce ragtime, petit-frère de celui que l’on trouve dans l’Histoire du Soldat a été l’occasion pour Stravinsky de : « tracer un portrait-type de cette nouvelle musique de danse, et de lui donner l'importance d'un morceau de concert, comme autrefois les contemporains l'avaient fait pour le menuet, la valse ou la mazurka ».

A côté de ces deux ragtimes parisiens, la musique la plus jazz de Stravinsky est sans nul doute son "Ebony Concerto" . Une oeuvre composée en 1945 pour le grand clarinettiste Woody Herman et son orchestre où l'on peut entendre des modes de jeux caractéristiques des jazz band. Par exemple, Stravinsky demande parfois au trompettiste de prendre des solos et de jouer avec une sourdine à la manière d’un Louis Armstrong. Il écrit également des glissandis de trombones, un cliché de l’écriture pour orchestre de jazz à cette époque.

En fait, mis à part ces quelques effets de style et comme a pu le dire Woody Herman lui-même, cette partition ne propose que des "effets" de jazz. Même en écrivant pour une formation typique du jazz et l’un de ses plus grands représentants, Stravinsky reste fidèle à lui-même et c’est très bien ainsi.

 

Les Divas du Jazz

1. La perfection lyrique et technique

  • Sarah Vaughan : La véritable "cantatrice" du jazz, dotée d'une tessiture de plus de trois octaves (du contralto à l'aigu) et d'un contrôle du vibrato digne de l'opéra.

  • Ella Fitzgerald : La clarté instrumentale d'un soprano, une justesse absolue et une virtuosité hors norme dans l'improvisation (scat).

2. La richesse du registre Mezzo-Soprano

  • Carmen McRae : Un médium riche, un grain fumé et une approche très théâtrale et ironique du texte.

  • Dianne Reeves : Une puissance et une projection impressionnantes, capable d'une immense ampleur lyrique.

  • Lizz Wright : Une voix de mezzo-grave veloutée, ronde et chaleureuse, rappelant la noblesse du chant sacré.

3. L'expressivité émotionnelle absolue

  • Nina Simone : L'intensité dramatique à l'état brut. Une voix de mezzo-contralto qui sacrifie le lissé académique pour une vérité psychologique et tragique bouleversante.

  • Abbey Lincoln : Une vulnérabilité mise à nu, jouant sur le fil de la confidence et du cri.

  • Shirley Horn : L'émotion par le murmure et des tempos d'une lenteur extrême, créant une intimité hypnotique.

Les héritières de la confession intime

  • Shirley Horn : L'art du murmure et de la lenteur Mezzo au timbre d'une douceur feutrée, Shirley Horn a poussé l'expressivité émotionnelle dans ses retranchements par un moyen unique : la lenteur extrême. Accompagnée de son propre piano, elle étirait le temps. Sa voix, presque murmurée au plus près du micro, crée une intimité si intense qu'elle en devient presque intimidante. C'est de l'émotion pure distillée goutte à goutte, sans aucun artifice.

  • Cassandra Wilson : La résonance intérieure Avec sa voix de mezzo très grave, sombre et boisée, Cassandra Wilson crée une atmosphère hypnotique. Son expressivité ne passe pas par de grands éclats, mais par une texture enveloppante, presque chamanique. Elle s'approprie les morceaux (qu'ils viennent du jazz, du blues ou de la pop) et les ralentit pour en explorer la mélancolie sous-jacente.

Les légendes du "médium" riche

  • Carmen McRae : La conteuse dramatique Si Sarah Vaughan flirtait avec les graves de contralto, Carmen McRae s'épanouissait pleinement dans le registre de mezzo-soprano. Sa voix avait un grain unique, un peu fumé, avec une texture dense dans le médium. Elle abordait les morceaux comme une tragédienne, mettant l'accent sur l'ironie, le texte et l'expression dramatique. Sa maîtrise des nuances et son sens du placement en font l'une des voix les plus sophistiquées du genre.

  • Dinah Washington : La puissance et le mordant Souvent appelée "La Reine du Blues", Dinah Washington possédait une voix de mezzo d'une clarté perçante. Sa technique, forgée dans le gospel, lui donnait une projection et une articulation d'une netteté absolue. Elle savait basculer d'une douceur veloutée à des éclats d'une puissance impressionnante, typiques des voix formées à l'école de la ferveur religieuse et du grand répertoire bleu.

Les passerelles directes avec le monde classique

Certaines grandes voix ont navigué explicitement entre les deux mondes, incarnant littéralement le concept de cantatrice jazz :

  • Barbara Hendricks : Cantatrice de formation (soprano lyrique mondialement connue pour ses rôles chez Mozart ou Puccini), elle a mené une double carrière passionnée en enregistrant de nombreux albums de jazz, apportant sa pureté classique aux standards de Gershwin ou de Duke Ellington.

  • Dee Dee Bridgewater : Une présence scénique théâtrale et une puissance vocale impressionnante. Elle possède cette dimension dramatique propre aux grandes voix d'opéra, capable d'une immense projection et de variations d'intensité spectaculaires.

  • Cécile McLorin Salvant : Dans la génération contemporaine, elle est sans doute celle qui s'en rapproche le plus par la théâtralité et la rigueur. Ayant étudié le chant baroque et lyrique en France (à Aix-en-Provence), elle utilise cette technique pour enrichir le jazz d'une palette expressive unique, articulant chaque mot avec une précision dramatique fascinante.

Voici trois disques absolus, chacun dans son registre d'intensité, qui ne vous lasseront jamais :

1. Pour la perfection de la ligne et l'élégance suprême

Sarah Vaughan – Sarah Vaughan with Clifford Brown (Emarcy, 1954) C'est le sommet absolu de sa carrière studio. Accompagnée par le génial et regretté trompettiste Clifford Brown, Sarah Vaughan y est d'une justesse et d'une pureté vocale confondantes.

  • Pourquoi l'emporter : Ce disque est une leçon de phrasé. L'interplay (l'échange) entre sa voix de mezzo-contralto et la trompette de Brown est d'une fluidité presque classique, comme deux instruments solistes se répondant dans une suite de Bach.
  • La perle à écouter en boucle : Lullaby of Birdland ou la version bouleversante d'intimité de Embraceable You.

2. Pour l'intensité dramatique et l'émotion à vif

Nina Simone – Pastel Blues (Philips, 1965) Si vous ne devez garder qu'un témoignage de la force brute de Nina Simone, c'est celui-ci. Cet album est un chef-d'œuvre de tension psychologique où sa formation de pianiste classique et sa voix de mezzo se percutent.

  • Pourquoi l'emporter : L'album va du dépouillement le plus total à l'incantation quasi mystique. C'est l'équivalent jazz d'une tragédie antique. L'album se ferme sur un chef-d'œuvre de construction rythmique et de ferveur gospel.
  • La perle à écouter en boucle : Sinnerman, une transe de dix minutes portée par un piano virtuose et un chant habité, ou sa version déchirante de Strange Fruit.

3. Pour le dépouillement intime et la suspension du temps

Shirley Horn – I Love You, Paris (Verve, enregistré en live en 1992) Enregistré en public au Théâtre du Châtelet, ce double album live capture l'essence même de Shirley Horn : une voix de mezzo feutrée, un piano subtil (joué par elle-même) et un art de la lenteur qui frôle le sublime.

  • Pourquoi l'emporter : Sur une île déserte, ce disque offre un espace de calme infini. Shirley Horn utilise le silence et les pauses entre les notes avec une science d'une précision chirurgicale. Elle murmure à votre oreille, soutenue par une section rythmique d'une complicité télépathique (Charles Ables à la basse et Steve Williams à la batterie).
  • La perle à écouter en boucle : Le medley époustouflant de presque 13 minutes qui enchaîne A Song for You et Goodbye. Un moment de suspension temporelle unique.

De l'Opéra au Jazz

1. Les pionnières du Swing Naturel

Ce sont des monuments de l'opéra (souvent des sopranos dramatiques) qui possédaient une seconde culture musicale ancrée en elles. Elles ne transposent pas l'opéra dans le jazz ; elles changent de costume avec une décontraction totale.

  • Eileen Farrell (1920-2002) : La pionnière absolue. Acclamée au Metropolitan Opera dans Verdi ou Wagner, elle publie dès 1960 des albums de jazz d'une justesse de phrasé sidérante. Elle savait "alléger" sa voix de soprano dramatique pour swinguer avec la souplesse d'une chanteuse de cabaret.

  • Helen Traubel (1899-1972) : Une autre immense voix wagnérienne du Met qui, lassée de la rigidité du monde classique, a quitté l'opéra dans les années 1950 pour chanter dans les clubs de jazz, les émissions de télévision et les cabarets, apportant sa puissance vocale à un répertoire populaire.

2. Les grandes voix sacrées et théâtrales

Ici, les cantatrices conservent la majesté, la rondeur et la noblesse de leur technique lyrique, mais elles la mettent au service de l'espace et de la mélancolie du jazz.

  • Jessye Norman (1945-2019) : Sa voix unique, immense, aux couleurs naturelles de mezzo-soprano, aimait profondément le jazz. À travers ses collaborations avec le pianiste John Williams ou le compositeur Michel Legrand, elle a offert des lectures d'un hédonisme vocal absolu, théâtrales mais suspendues, privilégiant le clair-obscur et l'émotion pure.

  • Harolyn Blackwell (Née en 1955) : Soprano lyrique américaine connue pour ses rôles chez Donizetti ou Mozart, elle a brillamment exploré le répertoire de Broadway et de George Gershwin, notamment dans la frontière poreuse entre l'opéra et le jazz (Porgy and Bess).

3. Les ambassadrices de la pureté "Mélodie et Blues"

Ce sont des sopranos lyriques qui abordent le jazz avec une approche chambriste, axée sur la limpidité de la ligne mélodique et l'épuration du son.

  • Barbara Hendricks (Née en 1948) : Amoureuse du jazz et du blues depuis toujours, elle s'est entourée des meilleurs trios (comme celui de Monty Alexander) pour revisiter Duke Ellington ou les standards américains. Elle garde son émission classique très pure, mais l'imprègne d'une mélancolie feutrée et d'une grande intimité.

  • Kiri Te Kanawa (Née en 1944) : La grande soprano néo-zélandaise, star absolue du répertoire mozartien et de Richard Strauss, a enregistré plusieurs albums de standards de jazz et de comédies musicales (notamment avec le chef d'orchestre de jazz Nelson Riddle), misant sur la rondeur et le velours de son timbre.

Peu de très grandes cantatrices classiques ont réussi cette mue sans donner l'impression de "chanter de l'opéra sur du jazz". Mais les quelques-unes qui y sont parvenues ont laissé des disques magiques.

1. Pour la sensualité et le swing inattendu d'une immense soprano

Eileen Farrell – I've Got a Right to Sing the Blues! (Columbia, 1960) Eileen Farrell était l'une des plus grandes sopranos dramatiques américaines de son époque, acclamée chez Wagner ou Verdi. Mais elle avait une botte secrète : elle adorait le jazz et la musique populaire, qu'elle comprenait intimement.

  • Pourquoi l'emporter : C'est le disque "cross-over" le plus réussi de l'histoire. Farrell ne singe pas les chanteuses de jazz ; elle allège sa voix immense, adopte un phrasé incroyablement décontracté et swingue avec un naturel déconcertant. Sa technique lui permet des nuances de dynamique époustouflantes sans jamais forcer.
  • La perle à écouter en boucle : Sa version de Blues in the Night ou le titre éponyme I've Got a Right to Sing the Blues.
 

2. Pour la majesté et le grand frisson nocturne

Jessye Norman – Lucky to Be Me (Philips, 1992) La légendaire soprano (qui possédait en réalité une voix inclassable, très large, plongeant généreusement dans le registre de mezzo) s'est associée ici au pianiste de jazz John Williams.

  • Pourquoi l'emporter : Jessye Norman utilise la texture sombre et opulente de son médium-grave pour habiller des standards de Gershwin, Bernstein ou Rodgers. Le disque est d'une grande sobriété (voix et piano), ce qui évite le piège de la grandiloquence. C'est théâtral, immense, d'une noblesse folle, mais l'émotion reste intimiste.
  • La perle à écouter en boucle : Sa lecture suspendue et majestueuse de Spring Is Here ou de I Love Paris.
 

3. Pour la pureté absolue et l'élégance chambriste

Barbara Hendricks – Tribute to Duke Ellington (EMI, 1994) Accompagnée par le Monty Alexander Trio, la célèbre soprano lyrique s'attaque ici au répertoire du "Duke".

  • Pourquoi l'emporter : Barbara Hendricks conserve la clarté cristalline de sa voix d'opéra, mais elle réussit à la plier à la mélancolie feutrée du blues et du jazz. La complicité avec le trio de piano est totale. C'est un disque d'une grande fraîcheur, d'une élégance rare, parfait pour la solitude d'une île déserte.
  • La perle à écouter en boucle : In a Sentimental Mood, où la pureté de sa ligne vocale fait merveille.

 

 

Mezzo-soprano : Le triangle d'or

Trois compositeurs forment le triangle d’or idéal pour une mezzo-soprano lyrique. Leurs écritures partagent un sens inné de la grande mélodie dramatique, tout en offrant des terrains de jeu rythmiques et harmoniques très différents.

Voici comment le répertoire de chacun résonne spécifiquement sous la voûte d’une voix de mezzo-soprano passée au jazz :

1. George Gershwin : Le berceau du "Symphonic Jazz"

Gershwin est la passerelle originelle. Ayant lui-même écrit pour des voix formées mais ancrées dans la culture afro-américaine (notamment pour son opéra Porgy and Bess), sa musique exige des phrasés larges, une projection puissante et une capacité à faire vibrer les syncopes du blues.

  • Le terrain de jeu de la mezzo : La tessiture de Gershwin descend souvent très bas dans les ballades, exigeant des notes de poitrine riches et stables.

Les œuvres idéales :

  • The Man I Love : Une ballade mélancolique parfaite pour un tempo très étiré, où la mezzo peut déployer un legato (chant lié) d'école classique tout en y insufflant le spleen du jazz.

  • My Man's Gone Now (tiré de Porgy and Bess) : À l'origine écrit pour une soprano, ce morceau gagne une tension tragique inouïe lorsqu'il est repris par une mezzo qui leste les graves de toute la douleur du deuil.

  • Summertime : Le standard absolu, que la mezzo peut aborder comme une berceuse charnue, presque hypnotique.

2. Cole Porter : Le raffinement ironique et sensuel

Cole Porter, c'est l'aristocratie de la chanson américaine. Ses mélodies sont souvent construites sur de longues lignes chromatiques (qui avancent par demi-tons), ce qui demande une justesse absolue, et ses textes sont d'une ironie mordante ou d'une sensualité brûlante.

  • Le terrain de jeu de la mezzo : À l'opéra, la mezzo est la voix de la séduction et du mystère. Chez Cole Porter, elle trouve des textes à la hauteur de cette réputation, exigeant un art de la déclamation et de la nuance théâtrale.

Les œuvres idéales :

  • Night and Day : Une chanson obsessionnelle, construite sur une note répétée, qui appelle la voix de mezzo à créer une tension hypnotique et nocturne.

  • Love for Sale : Un des morceaux les plus sombres et audacieux de Porter. Une mezzo peut y déployer toute sa science dramatique pour incarner la mélancolie et la dureté du texte.

  • Ev'ry Time We Say Goodbye : Une pure merveille de mélancolie harmonique (le fameux passage du majeur au mineur sur les mots "change from major to minor"), où la pureté du timbre lyrique fait instantanément monter les larmes.

3. Michel Legrand : Le lyrisme cinématographique et baroque

Legrand est sans doute le plus européen et le plus "classique" des trois dans son écriture. Ses mélodies sont sinueuses, acrobatiques, pleines de grandes envolées et de modulations audacieuses. Il y a un côté résolument baroque et théâtral dans ses structures.

  • Le terrain de jeu de la mezzo : C'est le domaine de la grande déferlante émotionnelle. Legrand adorait les voix amples (il a d'ailleurs enregistré un album entier avec Jessye Norman). Sa musique demande un souffle immense et une endurance lyrique que seules les cantatrices possèdent.

Les œuvres idéales :

  • Les Moulins de mon cœur (The Windmills of Your Mind) : Une mélodie en mouvement perpétuel, qui tourne comme un rouet. La mezzo y apporte une rondeur et une clarté de diction indispensables pour ne pas perdre le fil de la poésie.
  • What Are You Doing the Rest of Your Life? : Une des plus belles déclarations d'amour de la musique de film. La ligne mélodique exige une amplitude verticale immense, passant d'un grave intime à un aigu d'une puissance déchirante.
  • I Will Wait for You (Thème des Parapluies de Cherbourg) : Un cri de fidélité désespéré qui se prête magnifiquement à une réinterprétation jazz symphonique, où la voix de mezzo peut donner sa pleine mesure tragique.

Si la mezzo-soprano est la voix du drame et de la sensualité, la contralto (ou contre-alto) est celle du mystère absolu, de la terre et des profondeurs. C'est la voix féminine la plus rare de la musique classique.

À l’opéra, la contralto est souvent confinée aux rôles de divinités, de vieilles sages, de sorcières ou de figures allégoriques (comme la Terre). Mais lorsqu’une contralto classique pose ses valises dans le jazz, le mariage est immédiat, presque sorcier. Le micro devient l'allié parfait de ces voix sculpturales, car il permet de capter la moindre vibration de leurs graves abyssaux sans qu'elles aient besoin de forcer.

Voici comment la contralto déploie sa magie unique dans le jazz, à travers ses caractéristiques et ses plus belles incarnations :

1. L'anatomie d'un son "boisé" et tellurique

La voix de contralto possède une richesse en harmoniques graves qui rappelle immédiatement le son d'un violoncelle, d'un saxophone baryton ou d'une contrebasse en acajou.

  • L'élimination du strident : Là où les sopranos doivent "alléger" leur voix pour ne pas agresser le micro, la contralto s'y installe confortablement. Le son est large, mat, enveloppant.

  • Le mariage avec le Blues : La contralto a le blues chevillé au corps par sa propre nature anatomique. Ses notes les plus basses résonnent exactement là où le blues exprime la mélancolie, la résilience et la profondeur de l'âme.

2. Nathalie Stutzmann : La reine classique aux lisières du jazz

Si on cherche une véritable contralto d'opéra (l'une des plus grandes au monde) qui a su insuffler l'esprit de la liberté du jazz et de la chanson dans son art, c'est Nathalie Stutzmann.

  • Sa voix est un monument : un timbre d'une noirceur et d'une opulence inouïes, capable de descendre dans des graves masculins d'une noblesse totale.

  • Bien qu'elle soit restée une immense interprète de Bach, de Schubert ou de Haendel, sa façon de phraser, de suspendre le temps et d'aborder les mélodies (notamment dans ses enregistrements de mélodies françaises ou de Lieder) possède cette liberté d'improvisation et cette intimité feutrée que l'on recherche chez les plus grandes chanteuses de jazz.

3. Les miroirs parfaits dans le jazz pur

C'est dans cette catégorie que la frontière entre la cantatrice classique et la diva jazz devient la plus poreuse. Deux voix de jazz partagent cette nature de contralto pure :

  • Nina Simone : On la classe souvent comme mezzo, mais la couleur fondamentale de sa voix était celle d'une contralto. Ses graves étaient profonds, vibrants, presque androgynes. C'est cette tessiture qui lui permettait de donner à des morceaux comme I Loves You, Porgy (Gershwin) une gravité et une solitude qu'aucune soprano ne pourra jamais atteindre.

  • Lizz Wright : Dans le jazz contemporain, elle est l'incarnation vivante de la contralto. Sa voix est un fleuve de velours sombre. Quand elle chante, on ressent une solennité, une rondeur et une paix qui viennent directement de la terre. Elle aborde le jazz et le folk avec la dignité d'une interprète de musique sacrée.

Voici trois chef-d'œuvres absolus, au carrefour du lyrisme classique et de l'âme du jazz, taillés sur mesure pour cette tessiture profonde :

1. Pour le pèlerinage sacré du jazz et du folk

Lizz Wright – Salt (Verve, 2003) C’est le premier album de Lizz Wright, et il reste un monument. Sa voix de contralto y est d'une rondeur et d'une pureté de lignes presque liturgiques.

  • Pourquoi l'emporter : La production est d'un dépouillement superbe. La voix de Lizz Wright s'y déploie comme un fleuve de velours sombre, sans jamais forcer. C'est un disque d'une sérénité absolue, idéal pour l'horizon d'une île déserte.
  • La perle à écouter en boucle : Sa reprise suspendue d'Afro Blue (un standard de Mongo Santamaria) ou la ballade éponyme Salt.

 

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